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A l’heure où j’écris, mon ciel intérieur s’éclaircit. Je sais que je suis sortie de mon voyage au coeur de mes ombres. Mon genou m’a montré qu’il était possible de marcher, mais d’une manière différente, plus consciente. Quand mon chirurgien m’a dit que je marchais trop et que mon genou gonflé trinquait, je n’ai pas compris de suite ce que cela signifiait. Pour moi cela voulait surtout dire de ralentir encore, d’arrêter encore. Mais on ne peut arrêter le mouvement de la vie. En fait, il ne s’agissait pas de cela. Au contraire, la vie, à travers mon genou m’invitait à me mouvoir autrement : et j’ai appliqué à la lettre ce que ma jambe voulait. Prendre conscience de chacun de mes mouvements, mettre mon attention dans mes pieds au lieu de focaliser sans cesse sur ce genou douloureux. Mon kiné n’arrêtait d’ailleurs pas de me le dire : « déroule ton pieds ». Je ne comprenais pas.. évidemment ! Puis la pièce est tombée : « ahhh dérouler mon pieds, suivre son mouvement, poser son talon puis sa plante de pieds puis les orteils, l’un à la suite de l’autre « . Pour cela, il fallait que je mette mon attention dans chacun de ces mouvements, l’un après l’autre, d’abord lentement puis plus naturellement. Et ma marche a changé. J’étais moins tordue, la hanche, le dos et le genou suivaient, tout naturellement. Mon extension et mon pliage revenaient. Un peu comme si cette jambe gauche imitait les mouvements fluides de la jambe droite. Je réapprenais à marcher.

Certes j’ai marché plus lentement, mais à chaque pas, je sentais que tout se relachait autour du genou. J’étais ancrée dans ma marche comme jamais. Ce qui est comique c’est que cela faisait des mois que je me disais et que je sentais ce besoin d’ancrage, de connexion au sol, à la terre. Et rien n’arrive jamais comme tu t’y attends :)

Aujourd’hui, l’énergie revient, les envies, les projets. Mon projet du moment c’est de ne pas avoir de projets. J’observe simplement ce mouvement intérieur que je connais depuis toujours, de m’enthousiasmer, de démarrer excitée comme une puce, de mobiliser, rassembler, me dépasser. Puis de retomber, fatiguée et en doute. Si je suis bien honnête avec moi même, je connais ce mouvement de haut et de bas. Mais je choisis de ne plus suivre cela, de ne plus me laisser guider par des shémas appris. Je choisis la REPRISE comme dirait Kierkegaard, sortir de la répétition et choisir du nouveau. Aujourd’hui, je contemple mon potager vide et je me demande quelle plante va y pousser, qu’ais-je envie de planter? au lieu de suivre mon mouvement habituel de remplir de neuf et vite. Il ne s’agit pas uniquement de ce que je veux, mais aussi de ce qui a envie de venir à moi, ce qui est « attendu », « souhaité » et contre lequel je lutte ou que je refuse encore peut-être. Et au lieu de « je veux », je me dis « mais où suis-je attendue ?  » où est-ce que Dieu (ou la vie) veut me voir ? car je sais que là où la vie (ou Dieu) me veut, c’est là aussi où je serai alignée, en phase avec mon corps, mon âme, mon esprit.

Rien ne nous arrive.

J’ai la chance dans ces moments longs de doute et de questionnement intenses de passer des moments avec des personnes riches. riches de vie et d’expériences. Une d’entres elles, et dieu sait qu’elle est importante dans ma vie, c’est mon amie d’enfance Armelle Six. Alors cette fille là, comment parler d’elle ? Elle a sillonné ma vie depuis l’enfance, nous avons toujours été importante l’une pour l’autre, mais je crois qu’aujourd’hui, je peux enfin, et elle aussi reconnaitre qu’il y a une sorte de lien très fort, entre les gens qui cherchent, au dela de l’amitié. Chaque fois que nous nous appelons, nous vivons des choses similaires de manière tout à fait personnelle, avec nos couleurs propres. Mais nous savons que ces derniers mois…. « punaise, ça dépote ». Et c’est tellement aidant d’avoir des personnes avec lesquelles tu n’es pas juste en train de te morfondre, car tu sais que les conversations avec ces personnes là vont toujours t’amener plus loin : une écoute profonde où tu peux enfin te permettre de dire tout ce qui est difficile, pénible, mais tu sais aussi qu’en parlant de cela avec elles, jamais cela ne va en rester là. une simple question et cela t’amène plus loin : « oh oui c’est vrai que…. » « oh je n’avais pas vu cela comme cela « , et tu peux te permettre ce genre de questionnement très honnête avec toi même et avec l’autre, car tu sais au plus profond du coeur de ton amitié qu’au moins avec cette personne là, tu ne seras pas jugée. Ces grandes amitiés sont certes différentes, l’une est pragmatique, comme un sapin, reste droite et te ramène sur terre quand tu pars trop loin dans tes questionnements, elle est le bon sens incarné et a toujours été là depuis mon plus jeune âge, une autre est « à fond les ballons » comme on dit, toujours prête à aller explorer plus loin, à creuser et suivre ce que le mouvement de la vie lui amène, une autre encore est comme un laser qui n’épargne rien et dit tout haut ce que tu sais que tu penses tout bas, ou d’autres encore plongent courageusement dans toute la sensibilité qu’elles sont et continuent d’explorer la vie en suivant sa danse. Tu peux alors t’autoriser à aller beaucoup plus loin dans la vision de tes ombres que seul. Tu peux aussi te sentir épaulée, soutenue dans des moments plus difficiles ou partager joyeusement tes joies. Parce que tu n’es pas seul. C’est cela la vraie amitié. Armelle. Selena, Sophie. Caro, Nath, et il y a des hommes aussi, ces amis précieux qui t’apportent un tout autre partage, tout aussi doux ou confrontant. Et toutes celles ou ceux qui vous viennent à l’esprit en lisant ces mots, sont de cet ordre là. Et il faut reconnaître le cadeau quand nous avons l’opportunité de pouvoir côtoyer ce genre d’être qui sont dans le coeur avec vous.

Bref ma vie est en train de prendre un nouvel essor, rien ne change encore vraiment, mais déjà un autre mouvement s’installe, un retour à soi, à ce qui est vrai, unique. C’est peut-être cela simplement que j’ai cherché toute ma vie. Merci mon corps de m’avoir montré le chemin.

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Mon pétage de durite m’a fait le plus grand bien…

Quand je lis des mots sur la symbolique du corps, sans rendre cela trop définitif, les thématiques que j’explore depuis plusieurs mois, voir des années, avec plus ou moins de conscience, ont toujours trait à « la pression », « la résistance ». Natacha Calamastré dans son livre « Les clés de votre énergie » évoque : le genou : « on en a assez d’écouter les conseils de l’entourage, qu’on me dise ce qui est bien pour moi. Impossibilité de me plier aux arguments des autres car on refuse d’admettre qu’ils ont raison ou qu’on a trop accepté qu’on dicte mon attitude ». Michel Odoul ajoute que le côté gauche à trait au relationnel avec le masculin. Et là, je ne peux m’empêcher de rigoler !

Car bien avant ma chute, j’étais avec des amies à une compétition de planche à voile (à laquelle je venais assister), remplie d’athlètes, de jeunes stars de la planche. Le soir, après les entrainements et les manches de courses, il y a avait les « soirées » arrosées et dansantes. Tout le monde se retrouvaient, surtout les jeunes champions, sponsorisés par de grandes marques, ou plus modestement, représentant de « Neil pryde », « starboard » … ,  » Entendons nous bien, tous n’étaient pas des sportifs reconnus malgré leur niveau impressionnant ! C’était d’ailleurs insolite et intéressant de frôler ce monde à part : des gars hypers balaises dès qu’ils étaient sur l’eau, gonglant sur les vagues ou avec la vitesse comme des matadors des mers, puis, autour d’un verre, quand tu leur demandais l’horrible question qu’on déteste tous mais qu’on pose quand même  » qu’est-ce que tu fais dans la vie? » : ces matadors des mers répondaient : « je travaille chez déchathlon », « je travaille dans tel ou tel magasin de sport », ou  » je fais des études de commerce ». Certains avaient la chance ou l’intelligence d’avoir créé un club de sport et vivait de stages organisés. Bien peu vivaient de leur passion.

Lors des soirées au défi wind, j’avais l’impression de me trouver dans des boums de lycéens! Un vrai décalage ! Il y avait de tout : surtout entre 20 et 30 ans. Sportif en hobby ou athlète olympique. Sauf que les athlètes et champions du monde en tout genre étaient au lit quand je buvais (et pas que moi) à 20h mon premier verre de vin. Ces soirées étaient cool et en même temps…. tu sais ce petit grain qui se glisse l’air de rien… un petit « oui mais… » dans ta soirée….

Ce petit « oui mais » me renvoyait sans cesse au fait que je n’avais plus la trentaine, que je n’étais pas une athlète avec un corps magnifique, ce « oui mais » qui voulait dire que j’étais prise dans cette ambiance fête, de séduction et d’amusement qui sent les hormones et la fausse tranquillité d’esprit où tout le monde est « cool » mais tout le monde s’observe en coin.

Le lendemain, j’allais à l’eau, sans envie, beaucoup trop de vent pour moi, du genre encore plus que ce qui me fait peur d’habitude. Mais je suis avec mes deux amies. Je ne vais quand même pas les laisser là, on est en groupe non ? Et puis si elles y vont sans moi, c’est que je suis une mauviette ! 45 noeuds. Moi cela me tétanise, tout ce que tu poses sur le sable vole comme du papier (sauf que c’est une voile ou une planche), mais tout le monde à l’air à l’aise. Mes copines veulent essayer, me motivent. Je ne le sens pas du tout, mais alors pas du tout et je préfèrerais prendre un bon café chaud et regarder tout le monde, mais je n’assume pas cela. Je suis une windsurfeuse. Ca veut dire une guerrière qui aime le vent (sauf que moi j’aime le vent quand il est à 20 noeuds et quand il fait bon). J’ai la chance de faire de la planche et je suis venue pour cela. Il n’est pas question que je flanche et que je cède à la peur de ce vent (oh punaise ça souffle !), mes copines ont l’air super emballées. Je ne veux pas être la pauvresse qui reste au café. J’y vais et on verra. Et peut importe qu’on se soit un peu fritté avec mes copines pour une bête histoire de chambre mal rangée qui me trottine dans la tête. Cela m’énerve mais je mets cela dans un tiroir. Le vent n’attend pas.

On connait la suite. Chute. Rééducation. Opération. Rééducation. De juin à septembre.

Je suis passée de la frustration, à la colère, à la déconfiture, à la résignation… un vrai panel émotif. Un arc en ciel peu visité. Et j’ai vraiment choisi d’explorer au plus près ce qui remonte, même si pour certains ça parait bête « quand meme un genou, y’a pire ». Oui il y a pire, mais je crois que ces mouvements émotionnels, quand ils nous arrivent sont du même ordre, car ils parlent de l’inattendu, de la perte de repère et du changement: frustration, minimisation, colère, résignation, désespoir,…

Ce qui nous arrive nous touche souvent beaucoup plus profondément et au delà de ce qui nous arrive…. (quand on sent que cela nous touche de manière particulière )

Quand j’explore les sentiments qui émergent quand je pense à mon genou, c’est la colère qui arrive. La grande colère face à ce monde, face aux codes, aux diktats, aux normes.

Puis ce sont les femmes et nos inconscients collectifs, mes grands-mères, arrières grands-mères, et toutes les femmes qui se sont battues pour être, qui ont été empêchées, condamnées ou rejetées parce qu’elles faisaient, qu’elles étaient au delà de ce que qui était permis et attendus d’elles.

Pourquoi cette colère et les femmes ? Je n’en sais fichtre rien. Mais finalement cela dépasse la gente féminine, cela parle de tout notre monde, notre société qui définit ce qu’on peut ou ne peut pas faire et être. Enfin, on t’annonce que tu peux être ce que tu veux, mais tu dois être prêt(e) à en payer le prix : solitude, rejet, jugement.

On dit souvent qu’avant que cela ne se traduise dans le corps physique, l’énergie, l’émotion est déjà présente depuis longtemps. La vie, cette école magnifique et parfois tellement rude, nous apprend toujours à travers l’expérience. Mon genou qui se plie et se tend mal me freine dans mes mouvements, il n’est plus aussi flexible, et je réapprend cette flexibilité. Au lieu de marcher vite, comme avant, mon genou me montre que je dois marcher plus lentement et suivre la cadence de mon pied, au lieu de focaliser sur mon genou, ce qui donnait cette marche clopinante et blessait ma rotule. Et toute la résistance des semaines passées s’estompe, pour qu’enfin j’embrasse cette nouvelle invitation : apprendre à marcher autrement.

C’est comme une métaphore de nos vies : on s’accroche à ce que l’on connait de soi, nos points de référence. Quand ce n’est plus là, c’est la panique, l’insécurité. On part en combat ou en fuite. Je le vois assez clairement quand mon kiné appuie ou plie ma jambe, mon corps part tout seul dans le sens opposé, ou alors j’ai envie de repousser et de hurler sur celui qui est là pour m’aider à retrouver cette flexibilité.

Revenons à mon genou gauche. Je me suis rendue compte qu’il y a presque deux ans, pendant que je courais, pleine d’énergie, un jeune doberman m’a foncé droit dessus, m’a tournée autour puis m’a mordillé la jambe. Il voulait jouer sans doute, mais il grognait quand même, je suis restée tétanisée, réfléchissant en me répétant : « surtout ne pas montrer que tu as peur », même si dans le moment, je n’avais pas réellement peur, je voulais éviter que cela n’empire, et j’étais surtout très surprise car de loin, il me semblait que ce chien accourait me dire bonjour. Il m’a mordu à la cuisse, et derrière le genou gauche, ce qui m’a valu des points de suture. (exactement le même endroit opéré)

En rentrant, clopinant, je pestais de colère. Pas de peur. Cette rage encore, sans pouvoir accueillir une énergie aussi intense et dire à ce chien : « ça non ! » en me montrant clairement plus puissante que lui. Au lieu de cela, je pensais, « si je lui montre qu’il n’a rien a craindre de moi, il va se calmer ». Il ne s’est pas calmé. Je me souviens très bien de ce que j’ai pensé à ce moment là : « offre lui ta cuisse, et surtout protège ton visage », j’avais l’idée que si je montais d’un cran et que je disais « stop », en tapant dessus, en me défendant, le chien allait être encore plus énervé et que cela aurait des conséquences bien pires.

Peut-être que cela aurait été le cas. N’empêche que je vois que cela touche à un conditionnement que j’ai depuis longtemps dans ma vie : surtout pas de conflit ! Je suis sans cesse en train de tenter d’apaiser, d’aplatir, parfois de m’aplatir, parce que je crois que monter en symétrie ne crée rien de plus et qu’au contraire, cela envenime les choses. En tout cas, c’est une croyance. Mais finalement est-ce toujours le cas ?

Je suis née en colère. On m’a raconté que lorsque je suis née, je ne criais pas, j’avais le cordon autour du cou, et le médecin m’a tapé les pieds pour que je crie enfin ( ce qui a valu des cloques à ces petits pieds) Faut-il que la vie me tape pour sortir cette énergie ?

A l’époque du chien, en explorant à moitié, sans réellement regarder ce que la vie m’amenait, cela revenait à la puissance, à montrer ou non cette puissance, à l’exprimer et comment. On me renvoyait, face à toutes les questions que je posais sur moi, ma vie, qu’il y avait cette énergie « tueuse », puissante, que je ne reconnaissais pas. Et à l’époque j’entendais l’information, je percevais qu’il y a avait bien à l’intérieur de moi cette rage et cette envie parfois de tout bruler, sans état d’âme. Mais en même temps je ne savais pas quoi faire ce qui m’était renvoyé, je le recevais mentalement.

Pourtant si je regarde ma vie, cette énergie, cette grande colère, m’a aussi bien servi. Quand je travaillais avec les plus mal lotis, les plus grandes injustices, je me souviens qu’un pépdopsychiatre connu de ma région m’avait envoyé sa famille puis plein de gens en consultation, en leur disant : « elle ne lâche rien ». Sous entendu, et c’était un peu vrai, que « j’aimais » les problématiques bien lourdes, les secrets, les abus, car j’étais portée par cette intensité d’une guerrière voulant comprendre et changer les choses.

Vous imaginez bien qu’à ce rythme là, ca signifiait aussi, faire fit de bien autre chose : le laisser être, la douceur,…

Et pourtant dans ma vie privée j’aspirais tellement à ces énergies là, j’allais même dans l’inverse, choisir des partenaires bien blessés, pas très solaires, et je les portais. Mais si je suis bien honnête avec moi-même, je dois reconnaitre que je ne ne leur laissais aucune place pour recevoir d’eux, ce qu’ils auraient pu éventuellement donner : de la douceur et une épaule où se laisser aller.

« Si tu écoutais un peu tu verrais le cœur », me lance une chanson sur Spotify quand je demande : « ok google mets moi de la musique sur la colère », histoire de voir ce que cela donne. Et le cœur, c’est justement ce que j’explore aussi depuis plusieurs mois. Sortir du mental (ou en tout cas ne plus lui laisser toute la place) pour aller vers le cœur.

Aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, je suis descendue dans mon atelier, j’ai installé une toile, ouvert des couleurs acryliques et des pinceaux. Mes mains ont commencées toutes seules à mélanger du noir, du gris et à faire ce mouvement de quadrillage. Une toile noire. « Super pour un début », me dis-je, un peu ironique mais avec ce laisser-être de savoir que je ne vise pas autre chose que cela

. Puis j’ai peint un cœur, l’organe, avec des couleurs rouges, roses, des dégradés, sanguinolant. Cela n’est certes pas très joli, même plutôt effrayant (je ne suis pas peintre après tout), mais par contre cela brassait tellement à l’intérieur! Intéressant me dis-je encore. Créer pour être dans un mouvement nouveau. Sortir ces mouvements intérieurs d’une manière nouvelle. Je crois bien que ces semaines, j’ai osé regardé mes ombres en face.

Il s’appelle « Coeur flottant ».

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Alors allons-y pour la suite… donc jour J(opération) + 44 jours, 6 semaines. Je suis toute contente car je marche, ou plutôt, je marchotte, comme une sorte de toxicomane que tu croises de temps en temps (assez souvent en fait), qui marche en boitant, mais qui marche vite. Bref, toute contente de marchotter, je vais et je viens, je retrouve de l’entrain, mais mon genou est lui, toujours aussi gonflé. Une grosse patate en forme de genou. Il me fait penser à ces poissons qui gonflent d’un coup quand ils ont peur. J’en ai déjà croisé un quand j’étais petite au Portugal. J’étais face à lui, et la grosse bête bizarre que j’étais avec mes bras, jambes et tuba a terrorisé suffisamment ce poisson pour qu’il me montre son plus beau gonflement plein de piquots. C’était sensé m’effrayer et cela a très bien réussi, nous avons tous deux détalé dans le sens opposé. Nous ne nous sommes plus jamais croisés depuis lors.

Quand j’y repense, c’est drôle comme le gonflement parait être utilisé comme une défense, chez les animaux et dans le corps. Je me demande contre quoi se défendent les gros hommes politiques qui nous gouvernent… je disgresse ; bref mon genou gonfle !

J’ai rendez-vous avec celui qui m’a ouvert le genou, et vous savez quoi ? il porte le même nom qu’un personnage célèbre dans Harry Potter, et je l’adore. Il a l’air tout doux, et a ce regard de celui dit : « je vais charcuter ton corps, forer, marteler, mettre des vis, etc… » et dans un même temps « cela va être facile, doux et une vraie partie de plaisir, je fais cela tout le temps, j’ouvre des corps aussi facilement que je bois du café, la routine quoi ».

J’arrive de mon pas de canard, assez fière de ma rapidité. J’entre, en retard, avec tous les bouchons de la ville, mais il est là, tout tranquille, il m’attend. Il teste mon genou, le plie, le tend. Il se plie un peu, déjà mieux qu’au début, le tend, et là, il (ma patate de genou) a du mal, il reste comme ça, à moitité plié, à moitié tendu, indécis. Mon chirurgien me dit : « ton genou est gonflé, il te parle, il te dit que tu en fais trop ». En gros je marche trop et surtout je marche mal. Il me raconte qu’un de ses amis, qu’il a opéré comme moi, avait lui aussi le genou bien gonflé. Son ami lui a dit « je ne comprends pas pourquoi il est gonflé ! ». Et mon chirurgien de préciser : « il était en même temps en train de retaper sa maison. Il a arrêté, n’a rien fait pendant une semaine et son genou a dégonflé ».

Je crois que mon chirurgien me voit comme une fille hyper sportive et hyperactive, ça doit être l’effet « planche à voile ». Alors comment lui dire que moi pas question de retaper quoi que ce soit, si je peux utiliser mon genou pour ne pas participer à un déménagement ou un machin pénible dans le genre, alors franchement je n’ai aucun soucis avec cela. Mais si je suis bien honnête, j’ai un peu exagéré avec la marche version canard. Il m’explique que marcher de cette façon fait que la rotule supporte tout, qu’il n’y a pas encore assez de muscles autour pour soutenir (du flan ça ne compte pas docteur ? ) le genou, d’où le gonflement.

Et là, je vous avoue que mon sang n’a fait qu’un tour, j’ai déjà l’impression d’être ralentie, de ne pas sentir mon genou qui me fait mal, hormis de voir qu’il est tout gonflé, et on me demande d’en faire encore moins. Je suis ressortie de cet hôpital toujours en clopinant, avec ma démarche de droguée énervée, tentant de contenir une énergie qui ne demandait qu’à sortir, qui poussait même pour sortir au plus vite. J’ai respiré. Je suis sortie. Et là…. encore bardafff j’ai explosé en pleur, un peu comme quand tu vomis mais en vomissant des larmes : « j’en peux plus, j’ai rien demandé, pourquoi moi, etc….  » l’arbre devant l’hôpital en est témoin, un saule pleureur. Je me demande s’ils ont fait exprès de planter cet arbre de ce nom là pour qu’il puisse récolter toutes les larmes des gens qui reçoivent une mauvaise nouvelle, qui ont envie de pleurer de crier ou de pouvoir s’adosser à un tronc plus solide que leur corps. Cela m’étonnerait qu’ils y aient pensé.

Je suis juste passée devant, en enlevant mon maque (parce qu’on est à nouveau tenu de porter un masque dans ces lieux), qui m’étouffait. « Morte étouffée par ses larmes, une femme s’écroule devant l’hôpital, adossée à un saule pleureur », c’est un peu too much je trouve, je préfère rentrer dans ma voiture avec mon croissant bien sucré, acheté juste avant. Ca fait toujours du bien dans ces moments là de croquer dans une bonne dose de « pas bien », « pas bon », « trop sucré », etc… Au moins à cet instant, tu t’en fous complètement. Arrivée chez moi, j’annule le rendez-vous avec une amie, j’envoie un message à mon kiné en lui disant que je brosse ce soir que je ne suis pas en état physique et mental pour faire quoi que ce soit comme exercice. Je file à l’épicerie du coin m’acheter une grosse boite de glace Hagendass (ben oui pourquoi se priver) il me manque un euro, pas grave, il me dit d’apporter le reste demain. Et je rentre, décidée à crucifier toute personne ou post qui me parle de légèreté, de compréhension ou d’accueil. Je me transforme en bruleuse de tout espoir. Une énergie tueuse de toute joie sur patte. Bref, j’en ai marre. Marre d’être ralentie, marre qu’on me dise d ‘en faire encore moins, marre de ces mois, marre de ma vie, marre de tout. Et marre d’en avoir marre. Je regarde une série Netflix, Cobra Kai, un bon truc pour adolescent sur le karaté, avec plein de batailles et de combat. Pas trop de réflexion, exactement ce qu’il me faut.

D’habitude dans ces cas là, je me blottis dans ma tanière et ça passe. Malheureusement, une amie, assez à l’écoute et ouverte m’appelle. Et je m’autorise à lui dire toute ma façon de penser sur la vie : pas juste, l’univers et augmenter sa vibration, c’est de la merde, tout ces trucs de conscience c’est de la merde, bref, la pauvre je m’autorise à vomir un tas de doutes, de ras-le bol, de lutte pour être bien, … de lutte. Le mot est dit : Lutte. Et j’arrête de lutter, je déclare forfait à la vie. J’accepte que mon potager soit vidé de tout, et sans rien encore. Je me sens vide. Et ce n’est pas vraiment un état que je connais et qui m’est familier.

Et je choisis cette soirée de me plonger là dedans de plus près. J’y plonge en sachant ce que je fais, car au fond de moi, je sens que paradoxalement, cela me fait du bien de m’autoriser cela. M’autoriser à cracher, à pester, à dire :  » merde ». La musique aide, pas celle douce qu’on écoute pour se calmer, mais celle écrite par des écorchés, ou des gens plus talentueux que moi qui dans ces moments créent aussi pour dire « assez! », ces musiques qui parlent des bas-fonds, des ombres, du non sens, des trahisons.

Puis j’ai tiré des cartes de ce jeu d’Osho que j’adore ; d’habitude, j’en tire en étant concentrée, pleine de questions et d’espoir. Et cela m’aiguille toujours. Là, je les tirais, en mode défi, comme disant « ok, et là, hein sacré univers ou conscience ou je ne sais pas quoi, tu vas me lâcher quoi encore ? » et je tire en me demandant si je ne vais pas tomber dans un trou encore plus grand en me laissant aller à tout cela : » douleur » (aller au fond de ce que l’on vit, accepter, ne pas lutter), oui ok et ça va m’amener où ça hein petit malin ? et je tire « épanouissement » (qui peut fleurir de tout ce qu’elle a expérimenté). Je maintiens ma position de doute, mais en étant quand même un peu plus intriguée : « ok et je fais ça comment ?  » intensité » et « lacher prise » (être intense dans le moment, pas dans l’action, et laisser être ce qui est ». Et je ne peux m’empêcher de sourire malgré tout « ah oui quand même c’est assez clair. Je ne sais pas pourquoi, mais être négative et exploser de tout ce ras le bol, c’est plutôt léger » ; malgré le doute et tout le reste, je ne peux m’empêcher de sentir ce mouvement est juste. Que j’ai des réponses, en tout cas des pistes. Dans l’instant. Sans chercher à en savoir davantage.

Une amie me dit qu’elle compte faire une retraite personnelle dans sa maison, rester dans son lit ou à contempler la nature pendant plusieurs jours, simplement être présente avec elle même et se reposer. Cela m’inspire. Je me dis « je vais faire la même chose, au moins un jour. Je reste dans mon lit toute la journée et je jeûne ». Je me réveille le lendemain, me fait ma petite tasse d’eau chaude, de citron et de gingembre, décidée à ne pas marcher et à me reposer sans « rien faire ». Au bout d’une heure dans mon lit, réveillée, je ne tiens plus, je m’ennuie.

L’ennui ; cet espace d’ennui est inconfortable depuis bien longtemps, et je prends conscience des comportements que je mets (mettais) en place pour ne pas y rester trop longtemps : ranger, me dire que je dois faire ceci ou cela, m’activer, bouger, lire, sauter d’un truc à l’autre, me persuader que je suis bien obligée de faire toutes ces tâches et que je n’ai pas le choix.

Je repense à ma fille qui elle est absolument à l’aise avec « ne rien faire » et à rester en pyjama toute la journée. Je me revois en train de la houspiller, comme si c’était mal, dangereux et pas permis. (Je rassure tout le monde, ma fille a largement contré mes oppositions à ce sujet :)

Je me maintiens malgré tout dans cet « ennui », en était attentive à toutes les pensées qui arrivent au même moment. Elles arrivent par wagons entiers : l’un concerne le vide, l’autre le futur, le suivant la frustration, … bref, un train de pensées en tout genre déterminé à me mettre la pression. Mais cela fonctionne moins bien qu’auparavant, je reste à quai, et le train continue. Et la journée se passe, entre sieste et contemplation, sans manger (mon corps n’en avait pas envie) simplement un bouillon et de l’eau, et regarder autrement mon genou. J’y pose de l’argile verte, m’attendant à le voir complètement dégonflé après deux heures (l’impatiente que je suis est encore bien présente), ce n’est pas le cas, mais mon genou parait content.

Le soir j’avais rendez-vous avec un ami, et j’avais déjà retrouvé un peu plus d’entrain. J’ouvre la porte, et je reçois un magnifique bouquet de fleur, toujours devant moi à l’heure où j’écris ; Il m’a emmenée dans un super resto et j’ai goûté la nourriture encore mieux qu’avant. Nous avons passé une excellente soirée à papoter et rire de nos potagers vides, et de l’intérêt d’y rester un peu.

Et le lendemain je me suis levée fraiche et plus joyeuse.

La suite au prochain épisode…

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 » Mais c’est quoi un ligament et pourquoi ce titre » me direz-vous. Avant juin 2022 je connaissais vaguement cette appellation « ligament croisé du genou », mais aucune idée de ce à quoi il servait, ni très intéressée par ce petit élastique dans le genou qui permet de bouger comme on le souhaite.

Et oui avant tout fonctionnait bien…

Je faisais de la planche à voile, je courrais (de temps en temps), je n’étais pas ce qu’on appelle une « grande sportive », mais j’aimais bouger. La vitesse, la glisse, c’était ce qui me faisait vibrer ; et je croyais que mon corps était infaillible.

Comment est-ce possible ? Et bien c’est simple, je n’ai jamais rien eu de cassé, jamais été opérée, hormis des dents. J’étais d’ailleurs assez fière de ce corps, en qui j’avais toute confiance.

Et pourtant, un jour, fin mai 2022, trop de vent, pas d’écoute de mon ressenti, et hop bardaff, la chute ; et la découverte que quand ce petit ligament pète, ton genou ne tient plus. Depuis ce jour, par contre, je la connais bien cette partie du corps et je mesure à quel point ce que l’on considère souvent comme des détails de notre anatomie ont une fonction essentielle.

Pour faire court, pendant deux mois, j’ai du remuscler ma jambe, apprendre à marcher sans ligament, doucement. Puis début aout 2022, j’ai choisi l’opération. Cela consiste à ouvrir le genou, aller chercher un tendon dans la cuisse, et le remettre à la place du ligament perdu.

Dans ma tête de linotte, je me disais « c’est très bien, un petit moment difficile à passer, l’opération puis une petite rééducation et hopla, on redémarre avec un genou plus solide », n’oublie pas que c’est la fille qui se définit comme « rapide, aimant la vitesse, et en plus impatiente » qui parle (j’en ris -jaune- encore)

Le jour J arrive : je me pointe à l’hopital comme une princesse à l’hôtel, prête à rentrer chez moi trois jours plus tard. Je n’ai fait ni course, ni rien de particulier. J’avais même prévu de remettre des consultations la semaine d’après, me disant « je surélèverai ma jambe et tout sera nickel », j’en ris encore (jaune à nouveau).

J’ai annulé toutes mes consultations et je suis en arrêt de travail !

J’ai béni la pompe à morphine de l’hopital et les antidouleurs, moi l’anti-médicamenteuse !,

J’ai ragé contre ce genou, le temps, les gens qui ne se rendaient pas compte ! Je me suis laissée aller à la victimite aigue, en culpabilisant un peu (« m’enfin ce n’est pas si grave, j’ai toujours une jambe, tout va bien ») pleuré de désespoir, tu sais comme quand tu es enfant et que tu sanglotes très bruyamment ! Je faisais cela chez moi en écoutant de la musique très déprimante ! Et ça m’a fait du bien. Moi celle qui tourne tout en positif, qui a une petite tendance à spiritualiser (je me rends compte comme cela a du être pénible ce laïus, j’en ris (jaune) encore !

Franchement les premières semaines, j’étais digne d’une bonne comédie dramatique : le mascara qui coule (oh non même pas, pas le courage de se maquiller, plutôt le visage tout fatigué), les muscles en gélatine (ben oui c’est étonnant comme ça prend du temps pour muscler les jambes et même pas deux semaines pour que cela se transforme en mou !), en pyjama toute la journée, dormir sans dormir, tourner comme un lion en cage et ne rien savoir faire ; et j’allais oublier l’activité principale de la journée : prendre une douche (en levant la jambe, sans glisser, toute une affaire), suivi de tout ce qui habituellement va vite sans qu’on ait besoin d’y penser, et qui dans ce moment là devient un challenge à relever. Par exemple : prendre une bouteille d’eau quand tu as deux béquilles ; monter dans ton lit avec un sac à dos et tout ce dont tu as besoin ; penser à chaque déplacement à tout ce que tu peux prendre en même temps pour limiter les mouvements ; demander à tes amis, à tes parents, à ta fille, à des inconnus s’ils peuvent t’apporter ou te porter ceci ou cela (toi qui te définissait comme indépendante ! )

J’ai même appelé ma mère pour aller chez elle quelques jours ; elle m’a installée dans un transat à l’ombre d’un cerisier, les doigts de pieds en éventail, et m’a cuisiné un tas de bons petits plats. Puis mon père est venu aussi me chercher. C’était marrant de redevenir un enfant en garde alternée :) Sauf que j’en ai 46, une ado de 18 et le genou en vrac. Mais j’ai reçu et cela m’a fait du bien, de dire « maman j’ai mal, maman j’en ai marre ».

Et me voilà, un mois après à commencer un blog sur ce que cela amène dans ma vie : chamboulement, émotions, prises de conscience, etc…

Pourquoi ? Qui est-ce que cela intéresse ? D’abord les gens qui vivent aussi un changement dans leur corps suite à un accident, une chute, une maladie, etc… le corps est en arrêt, il ne suit plus comme d’habitude, et un autre fonctionnement s’impose.

Cela concerne toute personne qui vit un grand changement, un burn out, une perte, qui doit faire le deuil de quelque chose qui allait de soi AVANT.

Je me rends compte que mon corps et ce que j’y vis est une vrai métaphore de ma vie, de notre vie. Cela parle de notre manière de fonctionner au monde, de comment nous nous définissons, comment nous faisons face aux changements.

Histoire d’un ligament, c’est d’abord un journal de bord pour moi, donc sans filtre, mais aussi parce que je suis convaincue que cette expérience, que je vais partager en direct va être aussi éventuellement utile à d’autres. Ou pas, tant pis :)

La suite au prochain chapitre :)